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En quoi les formations «gestes et postures» peuvent elles révéler une efficacité limitée sur le terrain dans les structures de santé ? Catherine VINÇONNEAU met en évidence les points de vulnérabilités.

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Article rédigé par notre nouvelle  experte, Catherine VINÇONNEAU, Ergonome  IPRP formée au CNAM de Paris, exerçant dans le service de pathologies professionnelles de l’hôpital Fernand Widal.

Elle est spécialisée en prévention des risques psychosociaux (RPS), en thérapies comportementales et cognitives (TCC) et est titulaire d’un DIU en Hypnose médicale et clinique.

 

Si on s’en réfère à l’outil ED 6291 de l’INRS intitulé : « Méthode d’analyse de la charge physique de travail dans le secteur sanitaire et social » les principales sources de développement de pathologies en lien avec le travail dont les TMS sont au nombre de 5. Pour chaque indicateur, mes propos seront illustrés brièvement par les résultats d’une étude réalisée dans un EHPAD.

N°01, Avril 2022

Les TMS : de quoi parle-t-on ?

Les TMS (troubles musculo-squelettiques) représentent 95% des maladies professionnelles reconnues et indemnisées dans le secteur du soin et d’aide à la personne et 94% dans les EHPAD avec respectivement 2.3 millions et 660000 journées de travail perdues (source : CNAM 8 mars 2021). D’après l’OMS (février 2021) ces pathologies ne cessent d’augmenter, compte tenu du vieillissement de la population des pays industrialisés.

Malgré ce constat, la manutention manuelle de charges est l’un des facteurs de pénibilité suspendu par les Ordonnances Macron

En France, les trois premiers plans Santé au Travail, élaborés par le Conseil d’Orientation sur les Conditions de Travail (COCT) avaient pour objectif  de diminuer de 20% ces pathologies et le 4ème plan qui court jusqu’à 2025 a, entre autre, pour objectif 

d’ « Améliorer la prévention et la prise en charge précoce des troubles musculo-squelettiques en entreprise et des risques liés aux manutentions manuelles notamment dans des secteurs d’activité particulièrement concernés comme celui de l’aide et des soins à la personne. »

Que dit la réglementation ?

Les demandes que je reçois, en qualité d’ergonome, de structures dans ce secteur d’activité, sont pour la plupart orientées « formations gestes et postures ». Ceci me questionne sur la place accordée  à l’ergonomie dans la prévention et ce malgré la loi dite de « modernisation sociale » de 2002 portant sur la pluridisciplinarité en santé au travail. L’ergonome y est considéré comme ressource privilégiée de par son approche systémique d’un poste de travail et son expertise de l’analyse de l’activité. Celle-ci permet de répondre aux obligations légales décrites dans le 7ème article général de la prévention (art. L.4121-2 du Code du Travail) qui enjoint les Organisations du Travail de « planifier la prévention, en y intégrant l’humain, la technique et l’organisationnel »

La réforme de la médecine du travail va également dans le sens de la pluridisciplinarité et légitime l’analyse de l’activité puisqu’il est demandé au médecin du travail de « faire ou faire faire une analyse du poste de travail » et de « faire ou de faire faire une analyse de conditions de travail » avant de prononcer une inaptitude (art. R.4624-42 du Code du Travail). Il s’agit là d’identifier les contraintes systémiques qui pèsent sur les opérateurs, d’établir leurs liens avec les TMS ou autres pathologies afin de dégager des marges de manœuvre, de proposer des pistes de transformation pour diminuer la prévalence de ces pathologies.

Quels sont les outils diagnostics ?

Si on s’en réfère à l’outil ED 6291 de l’INRS intitulé : « Méthode d’analyse de la charge physique de travail dans le secteur sanitaire et social » les principales sources de développement de pathologies en lien avec le travail dont les TMS sont au nombre de 5. Pour chaque indicateur, mes propos seront illustrés brièvement par les résultats d’une étude réalisée dans un EHPAD.

Les efforts physiques :

  • 1 tonne ou plus manipulée en 4h à laquelle s’ajoute du « tiré/poussé » = manipulation de résidents +/- opposants,
  • Des aides à la manutention en nombre insuffisant (2/28 résidents dans l’EHPAD considéré), non disponibles au moment opportun ou qui nécessitent un temps d’installation (1mn pour lever un lit à la hauteur du soignant, 1mn pour le descendre soit 30mn pour 15 résidents) que les soignants n’ont pas,
  • Un travail en binôme rarement possible compte tenu des effectifs,
  • Des postures contraintes lors de la toilette auxquelles s’ajoutent celles observées lors des transferts des résidents (lit/fauteuil/chaise douche/fauteuil).
  •  

Le dimensionnement :

  • Un environnement qui génère des contraintes posturales (salles de bain, ou barrières de sécurité mises au lit du résident pour éviter une chute)?
  • Des angulations extrêmes du membre supérieur imposées par l’environnement.

Les caractéristiques temporelles :

  • Les effectifs toujours contraints augmentent le nombre de gestes répétés, diminuent la qualité des soins (10mn pour une toilette au lieu de 30 mn en théorie), accroît le risque d’AT type lumbago et d’opposition et/ou d’agression du résident qui réagit comme il peut à sa propre peur ou douleur lors de sa manipulation,
  • Les périodes de récupération et de pause sont réduites ou inexistantes.

Les caractéristiques de l’environnement :

Un environnement contraignant qui augmente le poids de la pression de temps lorsqu’il s’agit de descendre tous les résidents à la salle à manger pour les repas.

L’organisation du travail :

  • Des horaires de travail irréguliers et des demandes de remplacements inopinés qui réduisent d’autant plus les périodes de récupération,
  • Un ratio résidents/soignants calculé au plus juste, et partant du postulat que les effectifs sont toujours au complet, ce qui est faux,
  • Des tâches non prises en comptes comme temps de travail : temps d’attente aux ascenseurs, les déplacements qui limitent d’autant le temps accordé aux soins, la traçabilité et le reporting, les transmissions. Ceci accroît la sensation de travail mal fait, la perte de sens et les conflits de valeurs.
  •  

Cet exemple montre que répondre à la recrudescence des TMS par des stages de gestes et postures est inefficace voire contre-productif car cela sous-entend que ces pathologies seraient dues uniquement à des « fragilités individuelles » et des comportements inappropriés.

Or les causes de survenue et d’aggravation des TMS sont systémiques. Appréhender les TMS uniquement par le prisme de la charge physique de travail est coûteux pour les établissements à la fois sur le versant financier (pénalités liées aux AT/MP, emploi de vacataires ou d’intérimaires), et sur celui des ressources humaines par la diminution de l’attraction et de la rétention de professionnels dans ce secteur d’activité.

Réflexion et ouverture :

Alors que le secteur du soin vit une « crise des vocations » renforcée par la pandémie COVID, il est temps de travailler ensemble : préventeurs, RH, directions, cadres de soins pour améliorer les conditions de travail des soignants. Pour ce faire, il est nécessaire que toutes les parties prenantes s’accordent sur les causes générant les TMS, que l’évaluation de ce risque soit réalisée factuellement,  sans tabou, avec des outils de diagnostic validés. Pour terminer, il est indispensable  de considérer le DU-EvRP (art. L.4121-3 du Code du Travail)  comme un outil de pilotage de la prévention en intégrant des actions portant sur l’humain, la technique et l’organisationnel. Enfin des pistes de transformations et des marges de manœuvre doivent être discutées et élaborées avec les experts métier que sont les soignants de terrain.

L’ergonome que je suis, pense que des conditions de travail idéales n’existeront jamais. Mon point de vue n’est pas celui des dirigeants ni des opérateurs mais celui de la Santé au Travail. Poser un diagnostic, discuter des possibles avec tous les acteurs d’un établissement en tenant compte également des contraintes qui pèsent sur les structures de soins, notamment celle liée aux effectifs est au cœur de ma pratique.  « Comprendre le travail pour le transformer » grâce à l’analyse de l’activité est une posture performante pour ressouder les collectifs, recréer du lien et permettre à chacun d’être de nouveau  tendu vers son  cœur de métier : le soin.

Conclusion :

L’amélioration des conditions de travail ne peut se faire qu’ensemble : directions, RH, cadres de santé, services de santé au travail, préventeurs et opérateurs. Sans une volonté institutionnelle, rien ne peut être entrepris. L’ergonome n’est pas un adversaire mais un conseil, une ressource pour les dirigeants et cadres des secteurs de soin. Il est dans cette optique indispensable que les dirigeants et managers osent le débat de ce qui pose problème dans le travail avec tous les soignants. Redonner de l’autonomie aux opérateurs dans la priorisation des tâches lorsque les équipes sont en effectif réduit permet de recentrer l’activité sur le cœur de métier : le soin.

Remettre l’humain : soignants et soignés au cœur des débats afin que les obligations légales en matières Santé, Sécurité et Conditions de Travail deviennent de véritables opportunités  tendues vers un management bienveillant au bénéfice de tous c’est possible. Prendre soin de ceux qui soignent pour qu’à leur tour ils puissent prendre  soin de leurs patients.

Pour aller plus loin :

  • Guerin, A. Laville, F. Daniellou, A. Kerguelen, J. Duraffour, (2007) Comprendre le travail pour le transformer : la pratique de l’ergonomie. ANACT éditions
  • Daniellou et cal (2008) La prévention durable des TMS : quels freins ? Quels leviers ? HAL open science
  • CNAM (caisse nationale d’assurance maladie), (2021) répartition des TMS et de leurs coûts par secteurs d’activité

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Nous remercions vivement, Catherine VINÇONNEAU, (ALT 0199)  Infirmière,  et  Ergonome  habilitée IPRP, diplômée  au du CNAM de Paris, consultante et formatrice indépendante et exerçant dans le service de pathologies professionnelles de l’hôpital Fernand Widal, spécialisée en prévention des risques psychosociaux (RPS), thérapies comportementales et cognitives (TCC) et titulaire d’un DIU en Hypnose médicale et clinique, pour partager son expertise auprès de nos fidèles lecteurs de notre plateforme média digitale d’influence et de référence ManagerSante.com.

Biographie de l'auteure :

Catherine VINÇONNEAU a exercé la profession infirmière depuis plus de 10 ans, Elle a quitté l’hôpital, alors responsable d’un service de chimiothérapie ambulatoire.
Comprendre le travail  est devenu alors un de ses objectifs, pour ce faire, elle a suivi une formation d’ergonome en temps plein au CNAM de Paris. Titulaire d’un DEST.  Elle a d’abord exercé sa nouvelle profession dans le secteur industriel, puis depuis 15 ans elle devient consultante et formatrice indépendante. Ergonome IPRP, avec la spécialité RPS, elle propose son expertise auprès de différents cabinets :  PSYA, CAPITAL SANTE, PHYSIOFIRM, Comundi, entre autres.
De nombreuses missions d’audits, de conseil et/ou de formations lui ont été confiés auprès de grandes entreprises  dans  des secteurs professionnels variés comme France TV, Air France, UPS, Orpéa, Transgourmet, Gras Savoye, Thalès, APEC, Solocal, Teva, etc. m’ont permis de développer mes compétences.
La recrudescence des RPS l’a conduite à  s’orienter vers une formation pour obtenir une certification en Thérapies Comportementales et Cognitives,  puis il y a 5 ans en Hypnose médicale et clinique.
Titulaire d’un DIU dans cette discipline, elle a rejoint le service de pathologies professionnelles de l’hôpital Fernand Widal où elle assure une consultation pour la prise en charge de personnes en souffrance au travail lui permettant d’apporter expertise clinique en qualité de soignante.  
ManagerSante.com soutient l’opération COVID-19 et est partenaire média des  eJADES (ateliers gratuits)
initiées par l’Association Soins aux Professionnels de Santé 
en tant que partenaire média digital

 Parce que les soignants ont plus que jamais besoin de soutien face à la pandémie de COVID-19, l’association SPS (Soins aux Professionnels en Santé), reconnue d’intérêt général, propose son dispositif d’aide et d’accompagnement psychologique 24h/24-7j/7 avec 100 psychologues de la plateforme Pros-Consulte.

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